Les machines sont impitoyables » : l’histoire de Loretta et Kurt Sherman
« Les machines sont impitoyables » : l’histoire de Loretta et Kurt Sherman
par Theresa Whalen-Ruiter
Coordonnatrice de la sécurité à la ferme de la FCA
Loretta et Kurt Sherman sont bien placés pour réaliser le prix que peuvent payer les producteurs agricoles au niveau de leur santé. Sur leur ferme mixte de 250 acres qui comprend des bovins, des moutons, des bleuets et des sapins de Noël, les deux époux ont subi plus que leur part de blessures en milieu agricole.
Dans le cas de Loretta, tout a commencé au début des années 1990, alors qu’elle se cherchait du travail à l’extérieur de la ferme, dans une serre située non loin de leur domicile de Collingwood Corner, en Nouvelle-Écosse. Les premières années, le travail lui a semblé assez facile. Les problèmes sont apparus lorsqu’elle a commencé à travailler avec une machine remplissant de terre des pots, avec laquelle elle devait maintenir la cadence. Après trois semaines de ce travail, elle a remarqué que son poignet droit était enflé et avait perdu une grande partie de sa sensibilité. Une consultation médicale et quelques tests ont révélé que sa circulation était normale, mais qu’elle avait cependant perdu beaucoup de force dans les bras. Incapable de poursuivre son travail à la serre, Loretta a remis sa démission.
L’année suivante, Loretta été embauchée par un centre de pisciculture. Son travail consistait entre autre à récurer les parois des immenses bassins, et à capturer au filet les poissons dans une eau glacée. En peu de temps, les douleurs et l’inflammation de ses bras ont empiré. Son médecin rural local ayant été remplacé, un nouveau physicien a ordonné une série de tests qui se sont avérés inconcluants. Les bras de Loretta lui faisaient maintenant tellement mal qu’elle ne pouvait même plus se brosser les cheveux. Une fois de plus, elle a été forcée de quitter son travail.
Son prochain examen a été réalisé par un groupe de 12 médecins de l’Hôpital Queen Elizabeth II de Halifax. Ils ont recommandé des injections massives de cortisone dans le cou. Chaque injection procurait à Loretta un répit d’environ deux mois, ce qui semblait une juste compensation pour les cicatrices bleutées que lui laissait dans le cou chaque traitement. Son bras gauche demeurait toujours plus enflé que le droit, mais l’inflammation générale était réduite et elle pouvait au moins fonctionner de nouveau.
Impatiente de contribuer aux finances familiales, Loretta s’est trouvé l’année suivante un emploi de cueilleuse de bleuets. Les journées de 12 heures étaient longues pour une femme enceinte de son troisième enfant. Postée à l’arrière d’une récolteuse mécanique, elle travaillait à stabiliser les plateaux tout en enlevant les débris et en empilant les plateaux pleins. Chaque plateau rempli pesait 10 kilos (22 livres), et Loretta aidait également à charger et décharger les camions.
Avant longtemps, les injections sont devenues insuffisantes, et le bras de Loretta a de nouveau enflé et retrouvé sa teinte violacée. La douleur était désormais insupportable. Son médecin rural étant une fois de plus disparu, son remplaçant lui a également fait passer une autre batterie de tests – qui cette fois ont entraîné un diagnostic de syndrome du tunnel carpien. Une chirurgie correctrice a été effectuée ; néanmoins, les spécialistes ont expliqué à Loretta que sa condition durait depuis tellement longtemps que la douleur était maintenant devenue chronique, un peu comme la douleur fantôme que ressent parfois un amputé. Les médecins ont poursuivi les injections massives pour lui apporter un minimum de soulagement, mais la douleur constante constituait désormais sa nouvelle norme d’existence.
Tout comme un grand nombre de producteurs agricoles autonomes, les Sherman ne possédaient pas d’assurance médicale et, sans contredit, deux revenus valent mieux qu’un seul. Loretta s’est donc trouvé un nouvel emploi, cette fois dans une scierie. Le premier jour, alors qu’elle guidait les billots jusqu’à la chute de dressage, ses mains étaient devenues tellement insensibles qu’elle n’a pas remarqué avant qu’il soit trop tard qu’un énorme billot lui avait écrasé la main et déchiré la paume. Le rétablissement de Loretta à la suite de cet incident a pris beaucoup de temps.
Lorsqu’on lui demande ce qui, selon elle, a fait défaut, Loretta répond que le système médical l’a laissé tomber à cause des changements de médecins, des tests répétés et du diagnostic final tardif. Toutefois, dans une perspective de sécurité agricole, c’est au niveau du site de travail que les blessures de Loretta auraient pu être évitées le plus efficacement.
« Ménagez plus que votre dos ! » est le thème de la Semaine canadienne de la sécurité en milieu agricole, qui portera spécialement sur les entorses, les foulures et les chutes. La campagne d’une durée d’un an sera lancée à l’occasion de la Semaine canadienne de la sécurité en milieu agricole (SCSMA) du 12 au 18 mars 2008. L’objectif de la campagne est d’inciter les agriculteurs à étudier leurs façons de travailler et à s’efforcer de trouver des moyens de réduire les risques d’entorses, de foulures et de chutes. La campagne de la SCSMA est présentée par la Fédération canadienne de l’agriculture (FCA) et l’Association canadienne de sécurité agricole (ACSA), en partenariat avec Financement agricole Canada (FAC) et Agriculture et Agroalimentaire Canada (AAC). Pour plus de renseignements au sujet de la Semaine canadienne de la sécurité en milieu agricole, visitez le site www.casa-acsa.ca.
« Le syndrome du tunnel carpien et les autres microtraumatismes répétés (MR) sont des risques sérieux pour la santé des travailleurs agricoles », a expliqué Bruce Johnson, président de l’ACSA. « Au cours de la dernière décennie, l’industrie agricole s’est de plus en plus sensibilisée aux MR et aux moyens de les prévenir. Nous travaillons maintenant très fort pour mettre ces connaissances en pratique, afin de protéger la santé et la sécurité de nos agriculteurs et de leurs employés. »
Les MR ne font pas l’objet d’un diagnostique unique, mais représentent toute une gamme de blessures qui comprennent la bursite, le syndrome du canal carpien, l’épicondylite latérale, la tendinite et le doigt de détente. Plusieurs facteurs de risques peuvent entraîner des MR, notamment des mouvements physiques constamment répétés, des postures incommodes et un effort soutenu. Ces mouvements répétés endommagent les tissus organiques mous du corps
(tendons, cartilage, nerfs, ligaments et muscles) qui contribuent à produire le mouvement.
Bien que les MR ne soient pas reliés à des âges spécifiques, ils sont plus fréquents chez les adultes d’âge actif ; les lésions les plus courantes touchent les mains, les poignets, les bras, les épaules ou le cou. Plusieurs pays font état d’une incidence de MR de 5 à 10 %, mais elle pourrait atteindre 40 % chez certaines populations spécifiques de travailleurs.
« Trop souvent, les travailleurs agricoles croient devoir travailler malgré la douleur », a précisé M. Johnson. « Pourtant, il suffit parfois de modifier un tout petit peu la façon dont vous effectuez votre travail, et ces modifications ergonomiques peuvent faire toute la différence. »
Les problèmes de Loretta ont pris un tout nouveau relief le 13 juillet 1999, lorsque son mari Kurt Sherman (qui avait alors 35 ans) s’est pris le pied dans l’orifice d’alimentation d’une presse à balles cylindriques.
« Il y avait par terre un paquet de foin, et la pluie menaçait de commencer à tomber à tout moment. J’avais déjà eu des problèmes de blocage avec des presses à balles 4 sur 4, mais en poussant le foin sur le côté avec le pied, j’ai toujours réussi à le faire passer », a expliqué Kurt. « Je l’ai fait un millier de fois sans problème, mais ce jour-là, une pile de résidus a été arrachée du sol et à saisi mon pied. »
« Les machines sont impitoyables. J’ai tenté de retirer mon pied, mais sans parvenir à dégager le talon de la machine. La presse continuait de fonctionner à plein régime. Quand j’ai réalisé que je ne pourrais pas me dégager, j’ai replié ma jambe sur le côté de la machine pour l’empêcher de me happer encore plus.
Puis, Kurt a appelé l’homme qu’il avait embauché pour ratisser le foin, et qui travaillait dans le même champ. Le travailleur a débrayé la presse et en a ouvert la porte pour laisser sortir la balle de foin. Elle a roulé sur les jambes de Kurt, qui s’est trouvé libéré.
« S’il n’avait pas été là, j’aime autant ne pas me demander combien de temps j’aurais été emprisonné dans cette machine », se dit aujourd’hui Kurt. « Heureusement, mon assistant avait déjà été secouriste pour notre service de pompiers volontaires. Avant de me quitter pour chercher de l’aide, il a pensé à m’équiper pour éviter une perte trop importante de fluides et m’a fait un tourniquet. Les pompiers volontaires sont arrivés assez rapidement, mais il a fallu pas mal de temps à l’ambulance pour repérer le bon champ et se rendre jusqu’ici. »
Kurt, qui n’a pas perdu conscience, ne se rappelle pas avoir ressenti de douleur. Il n’a pas saigné, parce que le mouvement des courroies de la presse avait en quelque sorte cautérisé ses blessures. Curieusement, Kurt se souvient avoir été la personne la plus calme du groupe ; assis tranquillement sur un pneu de la presse, il a sagement attendu pendant 45 minutes l’arrivée de l’ambulance.
Kurt est demeuré à l’hôpital pendant deux semaines, alors que les médecins ont tenté sans succès de reconstruire sa jambe. Finalement, devant le choix de conserver un pied pour toujours immobile et insensible qui nécessiterait néanmoins plusieurs autres interventions chirurgicales, et une amputation sous le genou, Kurt a préféré l’amputation, et opté pour un pied et une cheville prothétiques munies d’un amortisseur de chocs.
« Un pied dure environ neuf mois, une cheville deux ans, et l’amortisseur un an. J’ai du modifier l’emboîtement, parce qu’ils ne les font pas assez solides pour résister au travail de la ferme ; je l’ai renforcé à l’aide d’une trousse de réparation de canots – et ça fonctionne. Ça donne une nouvelle perspective à l’expression ‘réparations à la ferme’ ! J’ai deux neveux de 20 et 22 ans et, quand on va marcher dans les bois, ils ont de la difficulté à me suivre ! »
« Mon message, c’est qu’il ne sert à rien de couper les coins au niveau de la sécurité et de se dépêcher, parce qu’en fin de compte ça coûte encore beaucoup plus cher », a conclu Kurt. « Des paroles de grande sagesse de la part d’un gars qui n’a plus qu’une jambe, hein ? Laissez le foin se faire mouiller par la pluie – ça vous coûtera moins cher qu’une jambe. Et si quelque chose vous arrive, espérons alors que vous en ressortirez en vie et meilleur qu’avant – et que vous ferez quelque chose qui pourra profiter à quelqu’un d’autre ».
Aujourd’hui, Kurt et Loretta s’efforcent de ne pas se compliquer l’existence. Ils travaillent tous deux à leur ferme, en compagnie de leurs deux fils et de leur fille. Le travail s’effectue plus lentement que dans les grandes exploitations, mais ils savent ce qu’ils font, et s’aident mutuellement à effectuer leurs tâches de façon sécuritaire.
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Pour plus de renseignements, communiquez avec:
Theresa Whalen–Ruiter, coordonnatrice de la sécurité à la ferme de la FAC
Tél. : 613-731-7321 Cell. : 613-325-7321
